Débat PatronalFranc CFA : les chefs d’entreprise s’engagent

Franc CFA : les chefs d’entreprise s’engagent

Sujet tabou pour certains, sujet hermétique pour d’autres, sujet politique pour la plupart, la question du Franc CFA qui fait pourtant les choux gras de la presse spécialisée et est l’objet de débat houleux sur la place publique et dans les réseaux sociaux, semblait paradoxalement éloignée du monde de l’entreprise.


Le GICAM a souhaité corriger ce manquement en y consacrant la première édition de sa nouvelle initiative « Le débat Patronal » ! Fcfa : Atout ou Frein à l’émergence des pays de la zone CEMAC ? C’est autour de ce thème évocateur que le Groupement a convié ce 17 avril 2019, un panel de haut niveau pour échanger avec les créateurs de richesse sur la pertinence des mécanismes monétaires actuels de la sous-région et sur leurs capacités à servir de leviers pour l’émergence tant souhaitée des pays membres.


D’entrée de jeu, l’hôte de la rencontre, Monsieur Célestin TAWAMBA, Président du GICAM, a situé les motivations à la base du choix de cette thématique et les ambitions y rattachées. Il s’agit pour le GICAM, engagé dans une démarche de refondation, de se mettre en avant-garde d’une question d’abord économique mais sur laquelle les chefs d’entreprise sont restés relativement peu audibles.


Et pourtant, l’histoire douloureuse du choc négatif de la dévaluation impose d’éviter des raccourcis qui accentuent l’incertitude pour le milieu des affaires.


Considérant qu’il est difficile d’aborder la question du développement sans questionner la capacité des instruments monétaires à accompagner les Pays de la CEMAC dans la quête d’un nouveau souffle, le souhait du GICAM est de recentrer le débat sur le Franc CFA autour des préoccupations des entreprises.


Il s’agit de sortir des nombreuses controverses, de briser le tabou, d’éloigner la peur à travers un échange vrai, utile, nécessaire, constructif et responsable pour s’édifier mutuellement et dégager une balance objective entre les avantages et les inconvénients des mécanismes qui gouvernent actuellement notre zone monétaire.


Sous la modération de Monsieur Adama WADE, Directeur de Publication du Mensuel panafricain Financial Afrik, deux panélistes de renom ont planté le décor des échanges autour d’un exposé de cadrage du key note speaker de la soirée.


Dr Yves Ekoué AMAÏZO, Chief Executive Officer de MutAgile, puisqu’il s’agit de lui, a choisi comme problématique centrale d’aborder la relation entre le Franc CFA et les notions d’Emergence et de valeur ajoutée.


Il a ainsi commencé par une clarification des concepts en explorant la riche littérature africaine désormais disponible sur le Franc CFA. Si pour beaucoup, la question du F CFA apparaît encore comme une boîte noire et que plusieurs entretiennent des mythes sur son devenir, allant jusqu’à remettre en cause l’opportunité d’un débat sur la question, un constat majeur se dégage : la divergence des avis sur cette monnaie qui impose une approche holistique.


Cette divergence est notamment alimentée par le contraste qui transparaît de l’évolution de la zone franc, marquée entre autre par de nombreux départs mais aussi des arrivées et des retours, une grande rigidité de ses mécanismes avec des applications à géométrie variable que sont :

- la centralisation des réserves de change, 

- la convertibilité illimitée garantie par le Trésor français 

- la fixité des parités de changes, 

- la libre transférabilité des capitaux 


Un constat majeur se dégage de l’administration de ces mécanismes : l’absence du secteur privé et de dispositifs pour la prise en compte de sa voix sur la question.

Abordant la question sensible du lien entre le pouvoir et la monnaie, le Key Note Speaker a expliqué que l’exercice d’une souveraineté monétaire et économique est avant tout une décision politique ; d’où le mythe qui continue d’entourer les accords de coopération signés entre la France et les pays de la zone Franc et dont plusieurs clauses demeurent sécrètes et qui apparaissent à plusieurs égards comme étant déséquilibrées en défaveur des pays africains.


Stratégie de contournement dans une période de transition


L’émergence se conjuguant avec industrialisation, digitalisation, énergie et transport, la capacité du Franc CFA à servir de levier à la création de la valeur ajoutée pour les 173 millions de personnes qui l’utilisent en Afrique reste sujette à caution.


Pour l’orateur, la Dévaluation unilatérale de 1994 n’a visiblement pas produit les résultats escomptés, les économies de la zone, et particulièrement celles de la CEMAC, étant restées très vulnérables aux chocs exogènes tels que l’illustrent leurs difficultés de convergence, d’attrait des investissements, de diversification, le caractère quasi végétatif de leurs performances économiques et leur décrochage généralisé depuis 2014.


Pour beaucoup, l’acquis économique considéré comme probant pour les deux zones, à savoir la maîtrise de l’inflation, s’apparente à de la déflation traduisant une baisse du pouvoir d’achat, de la demande, de la production et des difficultés budgétaires extérieures. De plus, les autres acquis comme la maîtrise de l’endettement semblent avoir été réalisés au détriment du financement du secteur privé.


Alors que la question de l’efficacité économique de ces mécanismes monétaires se pose, l’histoire tumultueuse des relations entre la France et les pays de la zone, notamment dans les années 60 et les nombreuses évolutions du contexte économique mondial entretiennent bien de controverses.


Malgré la discipline monétaire et la coordination des politiques monétaires acquises suite aux efforts d’intégration et aux politiques de convergence, la zone Franc est encore loin de répondre aux critères d’une zone monétaire optimale, notamment lorsque l’on considère le degré de diversification des productions nationales, la faible résilience face aux chocs externes, les difficultés de mobilité du facteur travail, le faible degré d’intégration des marchés financiers, etc.


Au regard de l’enracinement de l’économie de rente et des difficultés à sortir des forces privilégiant le centre aux dépens de la périphérie, la zone Franc n’a pas produit l’effet de levier attendu. Au contraire, la qualité de la gouvernance se présente comme la clé de voûte, pouvant être un levier ou alors produire un véritable effet de massue.


L’épisode douloureux de la dévaluation de 1994 enseigne notamment que qu’il n’existe pas de clause de la garantie dite “illimitée” contre l’absence de réserves, la mauvaise gouvernance économique et l’indiscipline monétaire, notamment pour les trois pays phares de la zone que sont le Cameroun, la Côte d’Ivoire et le Sénégal.


Fort de ces enseignements, l’expert international a présenté les conditions dans lesquelles le Franc CFA pourrait être un atout pour l’émergence de la CEMAC. Il propose notamment de :

- Institutionnaliser et imposer l’autodiscipline monétaire ;

- Améliorer les processus de budgétisation ;

- Apporter de meilleurs mécanismes d’intervention en cas de détérioration des positions extérieures

- Appliquer de fortes décotes sur les titres d’État utilisés en garanties des opérations monétaires ;

- Instituer un accès aux devises en fonction du volume des avoirs extérieurs.


Les réformes à appliquer devront également concerner le secteur privé, notamment l’instauration d’une meilleure gouvernance d’entreprise, un contrôle plus rigoureux de la gestion des avoirs extérieurs par les banques et des demandes de transfert de fonds à l’étranger ; toutes choses susceptibles d’introduire des contraintes supplémentaires pour les entreprises.


Pour l’orateur, au-delà de ces réformes économiques, il est cependant difficile de faire abstraction des considérations politiques. Celles-ci se manifestent par une certaine déresponsabilisation des élites africaines et des pressions discrètes et diversifiées sur ceux qui souhaitent ouvrir le débat sur le F CFA.


Sur le chemin d’une monnaie au service de l’émergence, de nombreux atouts de la zone Franc méritent d’être capitalisés. A ce titre figurent notamment la crédibilité internationale du F CFA qui favorise les échanges avec l’extérieur, la gouvernance dans l’administration de la zone, la stabilité de la parité qui favorise la prévisibilité du taux de change et l’attrait de la zone pour les investisseurs européens.


En définitive, l’expert conseille de préparer l’arrivée d’une monnaie commune sous-régionale sur la base d’un dialogue inclusif, à travers l’élargissement des mécanismes vers les nouveaux partenaires.


L’avènement du Fond monétaire africain pourrait soutenir la convertibilité de cette monnaie commune. Une étape intermédiaire pourrait être l’instauration de systèmes binaires où coexisteraient des monnaies nationales non convertibles aux côtés d’un Franc CFA convertible.


En guise de réaction à cet exposé et à titre de panéliste, Monsieur Désiré AVOM, Professeur Agrégé des universités et par ailleurs Doyen de la Faculté des Sciences Économiques et de Gestion de l’Université de Dschang, s’est attardé sur le fait social que constitue la question de la monnaie.


Face au constat de la prééminence des extrêmes dans le débat entre les conservateurs et ceux qui proposent une sortie immédiate de la zone, une obligation de réformes s’impose.


Selon le Professeur, pour réussir une réforme en Zone franc, il convient d’éviter deux écueils ; le premier relatif à la mauvaise définition des termes du débat et notamment le focus sur la compétitivité prix.


Le second écueil se rapporte à un enfermement historique.


Un préalable est la capacité à susciter, entre tous les acteurs, un sentiment de destin commun pour dégager un consensus, partagé notamment par les responsables politiques.


Cette réforme devra nécessairement s’inscrire dans une perspective de moyen/long terme mais en s’appuyant sur un calendrier bien déterminé. Les objectifs doivent être communs et conforme aux orientations convenues d’accord parties entre les Etats.


Une fois ces préalables réunis, les points de la réforme devront être définis et partagés. Le compte d’opérations qui semble cristalliser bien des récriminations devrait figurer parmi ceux-ci.


Quoi qu’il en soit et de l’avis de cet érudit des sciences économiques, la réforme de la zone franc doit s’inscrire dans une perspective d’intégration régionale car individuellement pris, les pays de la CEMAC apparaissent comme des nains économiques.


Le second Panéliste, Monsieur DOMYOU NOUBI Bruno Alkis, Président Directeur Général de NOUBRU HOLDING S.A a porté la voix des chefs d’entreprises dans ce débat de haut niveau.


S’appuyant sur des citations de célèbres auteurs, il a commencé par situer les enjeux politiques de la maitrise de l’instrument monétaire. En tant qu’outil d’échanges ayant un pouvoir libératoire circonscrit dans le territoire d’émission, la prérogative de la création devrait être l’apanage des Etats.


Le peuple concerné est ainsi le seul souverain, avec cependant comme limite la maîtrise du taux d’inflation qui est un impôt déguisé faisant perdre du pouvoir d’achat.


Une convergence politique est nécessaire pour assurer la gestion d’une monnaie commune dont l’efficacité repose en outre sur une convergence économique, notamment au niveau de la productivité des facteurs de production.


Pour lui, l’avenir repose sur la binarisation qui ferait cohabiter une monnaie locale aux côté du Franc CFA considéré comme une bonne devise.


L’économie locale souffre notamment de l’absence d’un système bancaire dédié aux transactions internes. La nécessité de fournir une contrepartie à la parité fixe entre le CFA et l’Euro oblige à des politiques de rigueur qui dépriment la production locale en biens et services et le système débouche finalement sur la répression monétaire.


Avec l’émission d’une monnaie locale, l’Etat disposerait de leviers nécessaires pour créer des Fonds de garantie efficaces, subventionner les exportations et promouvoir véritablement le local content.


Les échanges ont été l’occasion pour les nombreux chefs d’entreprises, qui ont répondu présents à l’invitation du GICAM, de formuler des avis et faire des propositions en réponse aux deux préoccupations initiales posées par le Président du GICAM à savoir :

- Définir les conditions requises pour faire du Fcfa un atout pour l'émergence des pays de la zone CEMAC et ;

- Recenser les risques qui en feraient un frein à cette ambition.


Tours à tour, ont ainsi été évoqués :

- Les responsabilités dans la définition et la gestion de la politique monétaire dans les pays de la zone CEMAC

- Le lien entre l’investissement et l’épargne

- Les enjeux de l’intégration sous-régionale pour la création d’un véritable marché dont l’existence est un véritable préalable aux réformes préconisées pour le Franc CFA ;

- La nécessité de faire évoluer les mécanismes de prise de décision au sein du Conseil d’administration de la zone Franc et d’y impliquer le secteur privé ;

- Le rôle de la monnaie comme instrument d’ajustement ;

- La nécessité de la convergence des économies pour soutenir une monnaie commune ;

- L’impact de la fixité de parité sur les résultats économiques de la zone ;

- L’importance de la gouvernance et de la discipline monétaire dans la réussite de toute politique de développement ;



Au terme des échanges, il est indéniable que pour un coup d’essai, le GICAM a fait de cette première édition du Débat Patronal un véritable coup de maître.


En ayant osé une thématique pour le moins "risquée" au regard de la controverse qu’elle suscite, le Groupement a posé les jalons de réflexions plus approfondies, plus inclusives sur la politique monétaire, pilier essentiel des politiques de développement car les échanges aussi riches qu’ils soient semblent avoir soulevé bien plus de questionnements que de réponses.


Atout ou frein, la question reste définitivement évolutive. Mais s’il est un consensus qui s’est dégagé ce soir, c’est bien la nécessité pour les créateurs de richesse de s’impliquer dans l’orientation des réformes et la définition de la politique monétaire dans les Etats de l’Afrique Centrale.


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